Une répression renforcée par la collaboration entre Vichy et l’occupant Parmi les “45000”, on compte quatorze Côte-d’Oriens qui furent décimés dès les premiers mois de leur déportation : fin octobre 42, on ne comptait que deux survivants qui revinrent d’Auschwitz.
Un attentat à la bombe a lieu le 10 janvier 1942 vers 21 heures 40 au Soldatenheim (foyer des soldats allemands) place du théâtre à Dijon : trois engins sont projetés à travers les vitrines à quelques secondes d’intervalle. Deux bombes éclatent, ne provoquant que des bris de verres et de bouteilles. Il n’y aura pas de victime. Une de ces bombes était une bouteille chargée d’explosif. Celle qui n’a pas éclaté est analysée par les enquêteurs.
L’organisation de la répression
L’enquête débute dès le soir de l’attentat grâce à une étroite collaboration entre les services de police française (police spéciale, de sûreté, judiciaire), la brigade de gendarmerie et la Geheime Feldpolitzei (police secrète de la Wehrmacht), la Feldgendarmerie, les officiers de la Kreiskommandantur : des patrouilles mixtes parcourent la ville, six inspecteurs bloquent la gare, des barrages sont établis dans tout le département et aux abords de la ligne de démarcation (celle-ci passant à proximité du sud de la Côte d’Or).
Le lendemain, soixante gradés et agents français accompagnés d’autant de militaires allemands cernent le quartier et effectuent des perquisitions méthodiques dans tous les immeubles environnant les lieux de l’attentat, les bateaux circulant sur les canaux et la Saône sont visités. Des inspecteurs se rendent dans diverses usines pour déterminer si les matériaux constituant les bombes ont été fabriqués dans ces établissements. La recherche de suspects s’oriente d’abord en direction d’un individu chaussé de sabots, qu’un soldat allemand avait entendu courir le soir de l’attentat, et qui sera retrouvé dans un grenier du quartier. Puis les soupçons se portent sur les milieux communistes. L’emploi du temps de nombreuses personnes est vérifié. Pour aider à retrouver le(s) coupable(s), un appel à la population, est placardé dans toute la ville. Dès le 11 janvier, c’est le jeune communiste Lucien Dupont qui est recherché comme le principal suspect.

Une première vague d’arrestations
L’enquête établit que des pièces composant les bombes proviennent de l’usine Lipton (pièces de moteur, matériel d’injection Diesel). D’après le rapport du commissaire divisionnaire, le directeur fournit une liste de 26 ouvriers ayant « manifesté en plusieurs occasions leurs idées communistes ». Ils sont arrêtés le 11 janvier et gardés à la disposition des autorités d’occupation. Ils sont interrogés et des perquisitions ont lieu à leur domicile. Vingt-et-un sont remis en liberté le 18 janvier.
Serge Guillerme - “ex-affilié” au PC - reconnaît avoir soudé deux pièces et Pierre Dubost - jeune communiste - reconnaît avoir participé à la confection des bombes : ils sont maintenus en détention.
Julien Faradon, Henri Poillot et André Renard sont également maintenus en détention en raison de leur ex-affiliation au parti communiste.
Eugène Bonnardin, ex-syndiqué CGT, chef d’équipe à l’usine Lipton, arrêté le 11 janvier et libéré le 18 à 4 heures, reprend son travail. Il est de nouveau arrêté le 19 janvier à 11 heures par la police allemande et incarcéré. Il aurait été considéré comme responsable moral des évènements du 10 janvier, certains travaux liés à l’attentat ayant été exécutés par des jeunes ouvriers placés sous sa surveillance. Les futurs 45000 sont transférés au camp allemand de Royallieu à Compiègne en février 1942.
De plus un duplicateur destiné à l’impression de tracts a été trouvé lors de la perquisition effectuée chez P. Dubost , cet appareil lui ayant été fourni par un jeune communiste déjà emprisonné, Léon Soye : une autre enquête est donc menée en parallèle avec celle de l’attentat. Elle aboutit notamment à l’arrestation de quatre jeunes normaliens et d’un jeune instituteur et d’un jeune ébéniste.


La police découvre au domicile de l’un des normaliens une documentation concernant la fabrication d’explosifs.


Répression de l’activité clandestine communiste
Cette deuxième enquête établit des liens entre Lucien Dupont et une cellule communiste dijonnaise (dont plusieurs membres sont successivement arrêtés le 31décembre 41 et en janvier 42) qui sera finalement démantelée. Dans son rapport au commissaire divisionnaire en date du 26 janvier 1942, le commissaire de police judiciaire, J. Marsac, écrit : « l’arrestation de 16 membres de ce parti, et la désagrégation du groupe important dirigé par Dupont Lucien ainsi que la dissolution de la cellule « 1er mai » peut autoriser à penser que le parti communiste a reçu un coup très dur à Dijon et doit être partiellement désorganisé ».
Lucien Dupont, responsable des JC en Côte-d’Or, qui animait l’activité clandestine en lien avec ses camarades, notamment les jeunes normaliens, L. Soye et P. Dubost, avait échappé à une première arrestation en octobre 1941. Il était également responsable interrégional des FTP en 1942. D’après l’enquête, il aurait demandé à ses camarades leur participation à la fabrication des bombes, il est donc considéré comme l’auteur de l’attentat. Il était également soupçonné d’avoir tiré sur le lieutenant allemand Winicker le 28 décembre 1941 à Dijon en le blessant grièvement. Au terme d’une traque incessante, il est finalement arrêté à Pantin le 15 octobre 1942. Il sera accusé de plusieurs crimes commis en Côte-d’Or et en Saône-et-Loire.

À travers ces évènements, la collaboration entre Vichy et les autorités d’occupation apparaît de façon évidente, les services de police français et allemands ayant travaillé main dans la main, notamment par le moyen d’équipes mixtes. Par exemple, pour les perquisitions, « toutes les équipes ont été doublées à la demande des autorités d’occupation par deux gendarmes allemands ».
Cette affaire illustre également la politique de représailles systématique menée par l’occupant, qui, en l’occurrence, cible les milieux communistes (exécutions, déportations). Enfin, cet attentat sera également l’occasion d’intensifier la répression anticommuniste par de nombreuses arrestations ; répression à laquelle le commissaire de police judiciaire Jacques Marsac s’emploiera très activement en Côte-d’Or.
Evelyne Bouly, petite-fille d’Édouard Til (46147)
Archives départementales de la Côte-d’Or, cote 1630 W, articles 168, 244 et 256.
DUPONT LAUTHELIER Christiane, Lucien Dupont, la trop courte vie d’un homme en résistance, éditée par l’Amicale des vétérans du PCF de la Côte-d’Or, 2008, plaquette de 183 pages.
Jean BOUSCAND, 49 ans, Paul CHARTON, 30 ans, Louis CHAUSSARD, 53 ans, Roger KINSBOURG, 52 ans, Gabriel LEJARD, 41 ans (rescapé), Jean MAHON, 37 ans, et Ernest REPIQUET, 46 ans : arrêtés au cours de l’ « Aktion Theoderich » faisant suite à l’attaque de l’Union Soviétique le 22 juin 1941.
Adrien BURGHARD, 45 ans, Roger JOSSELIN, 22 ans et Armand SAGLIER, 41 ans (rescapé) : arrêtés à diverses dates, en raison de leurs opinions et/ou activités communistes.
Julien FARADON, 30 ans, Henri POILLOT, 41 ans et André RENARD, 34 ans, ex-affiliés au PC, et Eugène BONNARDIN, 38 ans, ex-délégué CGT : arrêtés en janvier 1942 à la suite d’un attentat.
Les quatre jeunes normaliens ainsi que Robert Creux, 21 ans, ébéniste, jeune communiste, seront fusillés à Dijon le 7 mars 1942, en représailles de cet attentat ainsi que d’autres commis en Saône-et-Loire.
Seront également fusillés à Dijon : Pierre Dubost, 18 ans, ouvrier chez Lipton, le 6 juillet 1942. Léon Soye, 24 ans, préparateur en pharmacie, le 1er août.
E. Bonnardin, J. Faradon, H. Poillot et A. Renard seront déportés le 6 juillet 1942. Ils ne reviendront pas d’Auschwitz.

Lucien Dupont, 21 ans, sera fusillé au Mont Valérien le 26 février 1943.